Professeure Krausz, comment présenteriez-vous votre parcours et en quoi vos recherches sur l’âge du Bronze et l’âge du Fer éclairent-elles, de manière concrète, ce que signifie aujourd’hui « comprendre la protohistoire européenne » ?
J'ai eu un parcours assez classique pour une archéologue française : j'ai commencé à faire des fouilles à l'âge de 13 ans et puis je rentrée à l'université Paris 1 Panthéon Sorbonne après l'obention d'un bac littéraire. Dans cette université, j'ai fait toutes mes études jusqu'au doctorat. Mon attrait pour la Protohistoire a commencé très tôt, grâce à des fouilles auxquelles j'ai participé à Levroux, dans le centre de la France. Ce site est l'une des toutes premières villes de notre pays, elle émerge dans le courant du IIe siècle avant J.-C. J'ai fait ma thèse de doctorat sur le site de Levroux et cela m'a permis de m'intéresser aux débuts de l'urbanisation. Je travaille toujours sur ce thème aujourd'hui, mais plus précisément sur les systèmes politiques qui ont permis l'émergence des premières villes en Europe, et en particulier en France. Comprendre la Protohistoire européenne aujourd'hui est un enjeu très important : pour comprendre d'abord le fonctionnement social, politique et économique des civilisations qui nous ont précédés, comment l'Europe s'est formée pour parvenir à la forme qu'elle a aujourd'hui. Ses ressources et ses atouts (ses contraintes aussi) ont été utilisées et développées par de nombreuses populations pendant des millénaires. Elles ont été à certains moments l'objet de conflits et de guerres et à d'autres, les gens les ont exploitées pour épanouir les sociétés humaines.
Vous travaillez sur l’émergence de l’État et les processus d’urbanisation entre 1000 et 0 av. J.-C. : quels sont, selon vous, les principaux malentendus du grand public sur ces sociétés protohistoriques, et que révèlent réellement les données archéologiques que vous exploitez ?
Les sociétés préhistoriques et protohistoriques de l'Europe continentale ont longtemps été considérées comme arriérées ou en retard par rapport aux sociétés méditerranéennes. Ces poncifs remontent à l'Antiquité car les Romains et les Grecs colportaient des préjugés sur les populations d'Europe continentale, ils en avaient peur. Il est vrai que les Gaulois par exemple les ont souvent menacés : ils ont détruit Rome en 390 avant J.-C. et ravagé le sanctuaire de Delphes en Grèce un siècle plus tard. Ces événements violents ont laissé des traces, un véritable traumatisme, en particulier chez les Romains. Leurs préjugés sur des Gaulois barabres, incultes, violents et portés sur la boisson émaillent les textes latins et ont contribué à forger cette image négative à travers les siècles. Il est difficile de s'en défaire, mais grâce au développement de l'archéologie, et en particulier les fouilles des ces dernières décennies, le raffinement de la culture gauloise, et plus généralement des cultures de l'Europe protohistorique, se dévoile peu à peu. On découvre des habitats très bien construits, des rites funéraires et religieux complexes, un art raffiné, des systèmes sociaux et politiques très élaborés. En fait, les cultures d'Europe continentale sont différentes de celles de la Méditerranée, elles ont une identité très forte, mais elles n'étaient en aucun cas inférieures aux cultures grec-romaines, elles étaient seulement différentes.
Votre spécialisation sur les systèmes politiques et les fortifications, notamment les oppida, vous place à la croisée de plusieurs disciplines (histoire, archéologie, anthropologie politique) : comment ces différents regards se complètent-ils – ou parfois s’opposent-ils – pour restituer les formes de pouvoir et de territorialité en Europe protohistorique ?
Je suis archéologue et les fouilles que je réalise, en particulier à Bibracte (mont Beuvray, Nièvre) me permettent de collecter chaque année avec mon équipe de nouvelles données archéologiques. Nous enrichissons régulièrement nos connaissances. Mais l'archéologie étant une science humaine, elle se nourrit aussi d'autres sciences humaines : en fait, tout ce qui touche à l'histoire de l'humanité nous intéresse, dans toutes ses dimensions. Ainsi, les données archéologiques peuvent être confrontées aux sources textuelles (les ouvrages des Romains par exemple, comme la Guerre des Gaules de Jules César) ou aux comparaisons anthropologiques. En effet, de très nombreuses sociétés ont été étudiées par les anthropologues/ethnologues depuis plusieurs siècles, cela représente des sources d'analyse sur le fonctionnement de milliers de sociétés humaines à travers le temps et l'espace. Les comparaisons anthropologiques permettent aux archéologues de comprendre le fonctionnement politique, social, économique des sociétés anciennes à partir des modèles décrits par les ethnologues, modèles propres aux humains et qui ont pu se répéter dans l'espace et dans le temps.
Depuis 2019, vous dirigez les fouilles du système défensif de Bibracte : pouvez-vous nous décrire une découverte ou une série d’indices de terrain qui a profondément modifié votre vision de cet oppidum et, plus largement, de l’organisation des sociétés celtiques de Gaule ?
En effet, je conduis un programme de recherche sur le système défensif de l'oppidum de Bibracte depuis 2019 avec une équipe internationale composée de plusieurs archéologues français (de l'université Bordeaux Montaigne et de l'INRAP) et roumains (université de Cluj-Napoca en Roumanie). Il y a à Bibracte, deux grandes enceintes fortifiées construites par les Gaulois entre la fin du IIe et le Ier siècle avant J.-C. L'ensemble enferme une ville de 200 hectares. Le rempart de Bibracte est l'un des mieux conservés en Europe, il est encore debout presque partout sur le mont Beuvray. Ce que nous avons découvert c'est que ce rempart de 3,50 m de haut pour 12 m de largeur environ, un murus gallicus, est inséré dans un système défensif de très grande ampleur : celui-ci est une construction faite de terrasses et de pentes aménagées encadrant le rempart. En fait, la fortification n'est pas seulement composée d'un rempart de 12 m de large, mais c'est un système défensif énorme, aménageant les pentes du mont Beuvray sur environ 100 m de large ! C'est un ouvrage d'ingénierie militaire, probablement élaboré par les meilleurs ingénieurs de cette époque. Il devait se voir de loin, comme un signal prévenant les visiteurs ou les ennemis éventuels que ce serait très difficile de rentrer sans permission dans Bibracte !
En tant que membre de l’Institut Universitaire de France, vous êtes reconnue pour l’originalité de votre approche : comment articulez-vous travail de terrain, analyses scientifiques (par exemple via les publications HAL ou OpenEdition) et réflexion théorique pour proposer un récit nuancé, loin des clichés sur les « barbares » face au monde méditerranéen ?
Je vous remercie pour cette question qui me permet de vous expliquer qu'au quotidien, je me partage entre la formation de mes jeunes étudiants à l'université, mes recherches fondamentales sur les origines de l'Etat en Europe et la valorisation de mes travaux auprès du public. Je donne beaucoup de conférences pour le grand public, ce qui me permet de parler de mes recherches et de faire découvrir les cultures de l'Europe protohistoriques, loin des vieux clichés et de "nos ancêtres les Gaulois". Je participe aussi chaque année à des colloques, des congrès en France et à l'étranger, ce qui me permet de confronter les résultats de mes recherches à ceux de mes collègues.
Si l’on se projette dans les dix à vingt prochaines années, quelles évolutions majeures imaginez-vous pour la recherche sur la protohistoire européenne – que ce soit en termes de méthodes (archéométrie, SIG, IA), de nouvelles fouilles, ou de renouvellement des grandes questions sur l’État, la ville et la guerre ?
Je lis dans le passé, un peu moins bien dans le futur qui n'est pas mon métier ! Comme toutes les disciplines scientifiques, l'archéologie va se développer grâce à l'augmentation des programmes de fouille, de la recherche, de la formation de nouveaux chercheurs. La science se développe également au rythme des nouvelles technologies : elles ne nous permettent pas forcément de découvrir de nouvelles choses, mais elles permettent d'accélérer le travail des archéologues, comme par exemple avec l'IA ou les analyses ADN sur les populations anciennes qui sont de plus en plus précises. Les sujets sur lesquels je travaille, comme les origines de l'Etat en Europe, l'apparition des villes ou encore la guerre, intéressent beaucoup les étudiants dans le contexte du monde d'aujourd'hui. Ils veulent comprendre notre monde et l'analyse des mécanismes politiques dans le passé lointain est une fenêtre pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui. L'archéologie a un rôle crucial à jouer dans notre société, aujourd'hui et dans l'avenir.
Pour conclure, quel conseil donneriez-vous aux étudiantes, étudiants ou lectrices et lecteurs curieux qui souhaitent se forger un regard critique sur la protohistoire européenne, au-delà des images véhiculées par la culture populaire et certains récits nationaux ?
Il y a beaucoup de sites internet et d'ouvrages très accessibles pour le public faisant état des nouvelles découvertes archéologiques et des analyses des archéologues. Je recommande d'abord le site internet de Bibracte https://www.bibracte.fr/ et bien sûr une visite sur le site archéologique et au musée. En plein coeur du Morvan, il y a beaucoup à découvrir à Bibracte et même un restaurant gaulois (Le Chaudron) pour la pause-déjeuner entre les visites ! Le site internet de l'INRAP est une mine d'informations pour comprendre et connaitre les progrès réguliers de l'archéologie préventive française https://www.inrap.fr/, on y trouve des articles sur la Protohistoire mais aussi sur toutes les autres périodes, des photos, des videos, la réglementation de l'archéologie, des conseils d'ouvrages et d'expositions à visiter. A lire, la dernière grande synthèse sur la Protohistoire française : https://www.editions-hermann.fr/livre/la-protohistoire-de-la-france-jean-guilaine. Et pour ceux et celles qui voudraient se pencher sur la formation de l'Etat, un livre que j'ai publié en 2016 et qui est accessible gratuitement sur internet : https://books.openedition.org/ausonius/14709?lang=fr
Pour en savoir plus : https://www.pantheonsorbonne.fr