Climats et grands crus de Bourgogne

Interview de Charlotte Fromont (Escapades en Bourgogne) : Loin d'être un musée, le patrimoine viti-vinicole bourguignon est une histoire humaine sur une terre de patience

Charlotte, vous guidez des visiteurs sur la Route des Grands Crus depuis plus de trente ans : comment présentez-vous aujourd’hui l’excellence de l’oenotourisme bourguignon à quelqu’un qui découvre la région pour la première fois, et en quoi Escapades en Bourgogne...

10 juin 2026 8 min de lecture
Interview de Charlotte Fromont (Escapades en Bourgogne) : Loin d'être un musée, le patrimoine viti-vinicole bourguignon est une histoire humaine sur une terre de patience

Charlotte, vous guidez des visiteurs sur la Route des Grands Crus depuis plus de trente ans : comment présentez-vous aujourd’hui l’excellence de l’oenotourisme bourguignon à quelqu’un qui découvre la région pour la première fois, et en quoi Escapades en Bourgogne incarne-t-elle cette exigence ?

Trente ans, ce n'est rien au regard des quelque deux mille ans d'histoire du vignoble bourguignon. À l'échelle de ce territoire, je ne suis qu'une passeuse d’histoire. La Bourgogne est une terre de patience. Le vin, c'est une histoire humaine qu'illustre parfaitement la création de la Route des Grands Crus en 1937. Au-delà de la compréhension des vins de Bourgogne dans leur hiérarchie, il s'agit juste de transmettre une histoire, de comprendre un métier, d'appréhender le travail de la vigne au fil des saisons.
J'ai eu la chance d'étudier la viticulture et l'œnologie au CFPPA de Beaune lorsque j'ai débuté mon métier. J'estime que pour pouvoir parler du vignoble, il faut bien le connaître. Mais pour pouvoir transmettre quelque chose, il ne s'agit pas juste de l'« apprendre » assis derrière un bureau, il faut le vivre. Après la théorie, j'avais besoin de « taster » le terrain.
J'ai eu l'opportunité de travailler en tant qu'ouvrière viticole saisonnière dans plusieurs domaines de la Côte de Nuits. C'est de cette combinaison entre la théorie et la pratique, les bottes aux pieds au milieu des rangs, qu'est née cette soif d'en comprendre l'histoire. D'où ma « plongée » dans les archives, le cadastre napoléonien et les inventaires révolutionnaires, pour en finir avec ce storytelling qui repose essentiellement sur l'imaginaire du XIXe siècle ou les discours préfabriqués.
Chaque personne qui vient découvrir nos vignobles, qui veut comprendre cette notion de Climat, a ses propres attentes, sa propre sensibilité. C'est aussi sur ces envies que je m'appuie dans le partage de ces rencontres. La Bourgogne, c'est avant tout une terre de partage et de convivialité.

Votre travail de généalogie parcellaire, à partir notamment du cadastre napoléonien, permet de raconter l’histoire intime des Climats : pouvez-vous nous décrire concrètement comment cette recherche se traduit dans une visite oenotouristique, et en quoi elle change le regard des visiteurs sur un terroir ou une parcelle ?

L'histoire intime de nos vignes ou d'un Climat, ce n'est pas réciter une fiche technique. Ce n'est pas uniquement une affaire de sol qui repose sur telle ou telle couche géologique, dont on n'avait d'ailleurs pas l'ombre d'une idée à l'origine. C'est apprendre à observer, à comprendre pourquoi tel murger est à cet endroit, depuis parfois plusieurs siècles et à quoi il peu bien servir.
Simplement à délimiter une propriété ? Pas seulement. Quel a été l'impact de ces murets sur la protection contre l'érosion, les animaux sauvages ou les caprices de la météo ? En se posant ces questions, on entre dans l'intimité de ceux qui ont patiemment créé ces Climats. On y découvre des histoires d'hommes, des opportunités, parfois même des modes. Est-ce l'envie de rendre hommage à un personnage en particulier, comme pour le Clos Napoléon à Fixin ? Ou est-ce cette mode des clos à la fin du XIXe siècle pour "renouer" artificiellement avec des pratiques médiévales, comme pour les Issarts à Gevrey-Chambertin ?
Quand on est sur le terrain, documents en main (enfin plutôt ma tablette), et que l'on commence à décoder ces pierres, le regard change du tout au tout. On sort de l'abstraction. Du coup, le vin que l'on déguste prend une tout autre dimension : on ne boit plus seulement le fruit d'un terroir, on boit le prolongement de cette histoire.

Vous faites le lien entre les Climats de Bourgogne et de grands sites médiévaux comme Dijon, Cluny ou Vézelay : comment cette approche historique et sociologique enrichit-elle l’expérience oenotouristique, au-delà de la simple dégustation, et quels échos médiévaux vous surprennent encore dans le paysage viticole actuel ?

À l’origine, le vin, ce n’est pas seulement une histoire commerciale. On ne produit pas du vin uniquement dans un but mercantile, mais parce qu'il fait partie intégrante de la vie quotidienne. C’est, tout à la fois, une boisson considérée comme plus sûre que l’eau – qui peut potentiellement occasionner des dysenteries mortelles –, un médicament, un ingrédient principal en cuisine et même un nettoyant pour le linge.
La Bourgogne bénéficie d’un terroir sans doute privilégié qui permet d’obtenir des vins qualitatifs à toutes les époques, quelles que soient la façon dont on le produit et celle dont on l’apprécie. Les ducs de Bourgogne s’en servent comme d'un outil diplomatique ; les communautés religieuses en ont, certes, besoin pour la célébration de leur culte, mais aussi pour leur quotidien. Les seigneurs, voulant assurer leur devenir spirituel, offrent très tôt des parcelles de vignes à ces nouvelles communautés religieuses qui s’installent sur notre territoire.
La vigne et le vin font partie d’un tout, c’est un élément du grand puzzle historique. Je ne fais que remettre les différents morceaux dans leur contexte commun.

En tant que formatrice à l’École des Vins de Bourgogne et membre du réseau de la Chaire UNESCO "Culture et Traditions du Vin", quels critères concrets distinguent, selon vous, un oenotourisme "excellent" d’un oenotourisme plus standardisé (qualité du discours, rapport au vigneron, mise en scène du patrimoine…) ?

Ces fonctions ne sont que des postes d’observation et de transmission. Ils me permettent de suivre l’évolution des attentes, les questionnements et de m’y adapter tout en restant sincère dans mon propre attachement à la réalité historique. A mon sens une démarche de partage n’a pas besoin de « mise en scène ».
Le patrimoine bourguignon, dont le vin fait partie intégrante, a juste besoin d'être expliqué et partagé avec simplicité. La qualité du discours, ce n'est pas le jargon. Un discours « authentique » s'appuie sur les faits, l'histoire et le respect du travail du vigneron. J’aimerais juste mériter le fait que je ne suis que le porte-parole de nos domaines, nos négociants et de tous ceux qui œuvrent toute l’année dans les vignes. Au fond, le seul critère qui compte, c'est la vérité qu'on transmet. Le reste n'est que du marketing.

Avec votre double regard de guide de terrain et de chroniqueuse vins, patrimoine et gastronomie, quels sont aujourd’hui, en Bourgogne, les principaux défis pour maintenir un oenotourisme d’excellence : pression touristique, montée en gamme des prix, risques de folklorisation du patrimoine, enjeux environnementaux… et comment y répondez-vous dans vos propres circuits ?

La véritable question repose sur ce que l’on entend par « excellence ». Comme dans la dégustation l’appréciation d’une chose repose sur la subjectivité de celui qui l’expérimente.

Sur un tout petit territoire comme le nôtre, le surtourisme guette rapidement. Il ne faut pas oublier que l’on évolue sur un « lieu de travail ». Le vignoble n’est pas un musée et notre priorité est de respecter ceux qui y travaillent. C’est pourquoi j’évite, autant que possible, les lieux sur fréquentés. C’est à nous de nous faire aussi discrets que possible, c’est une question de bons sens et de respect.

Si l’on se projette à 10 ou 20 ans, comment imaginez-vous l’évolution de l’oenotourisme en Bourgogne : place du numérique, nouvelles attentes des visiteurs, adaptation au changement climatique dans le vignoble, et rôle des Climats UNESCO dans cette transformation ?

Il y a vingt ans, c’était plus facile de se projeter, non pas sur une envie personnelle, mais selon les attentes de nos visiteurs sur le terrain. Aujourd’hui, les choses vont beaucoup plus vite et nous disposons de nouveaux outils. Mais c’est à nous d’adapter ces outils aux attentes de ceux que nous recevons, et non l’inverse.
On peut numériser et mettre en scène tout ce que l'on veut, mais on ne numérisera jamais l'emotion d'une rencontre ni le goût d'un vin partagé sur place.

Pour conclure, quel conseil ou message aimeriez-vous adresser aux lecteurs qui souhaitent découvrir le patrimoine viticole bourguignon autrement : une attitude à adopter, un réflexe à avoir, ou peut-être un premier itinéraire idéal pour entrer dans cette culture des Climats et du temps long ?

Prendre le temps ! Le vignoble, le vin, leur(s) histoire(s), ce n’est pas la façade d’un hôtel particulier de la Renaissance que l’on analyse froidement avec des termes architecturaux (même dans ce cas particulier, on oublie trop souvent qu’il y a eu des hommes et des femmes à l’initiative de ce que l’on regarde, dans un contexte précis).
C’est une notion plus immatérielle, qui repose sur l’appréhension du temps, le partage, la convivialité et le respect. Mais, encore une fois, tout repose sur ce qu’attend la personne que l’on reçoit sur notre territoire. Lorsque l’on accueille quelqu'un, on sait ce que l’on a envie de partager avec elle, mais la façon dont on va le faire repose entièrement sur ses attentes, ses points d’intérêt et ses envies. Certainement pas sur les nôtres. Parce que partager un verre de vin, au-delà de la technique et de l'histoire, et loin des préceptes extrémistes, c'est déjà un acte d'amour (toujours avec modération cela va sans dire).

Pour en savoir plus : https://www.escapadesbourgogne.fr