Nouvelle génération de vigneronnes et vignerons

Interview de Karoline Knoth de Knoth Bourgogne : L'excellence de l'œnotourisme en Bourgogne

Karoline, vous êtes née dans une région viticole allemande et vous avez choisi de poser vos valises à Meursault, au cœur de la Côte de Beaune : comment ce double ancrage culturel et viticole façonne-t-il votre vision de ce qu’est,...

15 juillet 2026 11 min de lecture
Interview de Karoline Knoth de Knoth Bourgogne : L'excellence de l'œnotourisme en Bourgogne

Karoline, vous êtes née dans une région viticole allemande et vous avez choisi de poser vos valises à Meursault, au cœur de la Côte de Beaune : comment ce double ancrage culturel et viticole façonne-t-il votre vision de ce qu’est, concrètement, l’excellence de l’œnotourisme en Bourgogne ?

Je suis effectivement originaire d'une région viticole allemande, et ce parcours me donne un regard à la fois familier et complémentaire sur la Bourgogne. Contrairement à ce que l'on imagine parfois, la viticulture bourguignonne partage de nombreux points communs avec les grands vignobles allemands, bien davantage qu'avec d'autres régions comme Bordeaux. La notion de terroir, l'importance des climats et des parcelles, l'importance des cépages (nous partageons le pinot-noir depuis le Moyen-Âge), ainsi qu'une approche souvent familiale de la viticulture créent un langage commun avec de nombreux visiteurs allemands, suisses ou autrichiens qui connaissent déjà un peu cette culture du vin. Cette proximité me permet de faire le lien entre les deux univers. Je peux expliquer la Bourgogne en m'appuyant sur des références qui parlent à mes visiteurs, tout en leur faisant découvrir ce qui rend cette région absolument unique. Mon rôle n'est pas seulement de transmettre des connaissances, mais aussi de créer des passerelles culturelles qui rendent la découverte plus naturelle et plus vivante. Aujourd'hui, vivre à Meursault, au cœur de la Côte de Beaune, me permet d'être immergée dans ce patrimoine au quotidien. Pour moi, l'excellence de l'œnotourisme en Bourgogne repose justement sur cet équilibre : une connaissance solide du vignoble, une authenticité dans les rencontres avec les vignerons et les artisans, et la capacité à adapter mon discours à chaque visiteur. Lorsque les clients sentent que l'on comprend leur culture, leurs attentes et leur niveau de connaissance, l'expérience devient plus riche, plus personnelle et plus mémorable.

Vous travaillez chaque jour sur le terrain, des coteaux de Meursault aux Climats inscrits à l’UNESCO : selon vous, quels sont les éléments précis – du paysage au discours de guidage, en passant par l’accueil des vignerons – qui font la différence entre une simple visite de cave et une expérience œnotouristique véritablement « d’exception » en Bourgogne ?

Pour moi, la différence entre une simple visite de cave et une véritable expérience œnotouristique réside dans la capacité à faire comprendre la réalité qui se cache derrière un verre de vin. L'œnotourisme ne se limite pas à la dégustation dans un caveau : il consiste à comprendre pourquoi ce vin existe, ici, aujourd'hui, et tout ce qu'il a fallu pour qu'il arrive dans mon verre. C'est une vision qui s'appuie sur mon travail quotidien et mes observations sur le terrain. J'aime échanger avec les vignerons et d'autres acteurs de la filière. Je vois les vignes évoluer au fil des saisons, les défis auxquels les professionnels font face, les choix qu'ils font en matière de viticulture, de vinification ou de transmission. Cette connaissance concrète permet d'aller au-delà d'un discours préformaté : elle donne du sens au paysage que l'on traverse, aux murgers, aux clos, aux Climats de Bourgogne, au travail de la vigne comme à celui de la cave. Mon rôle de guide est de créer ce fil conducteur, en adaptant toujours mon discours aux connaissances et à la curiosité de chacun. Par cette approche, profondément ancrée dans la réalité du territoire, je souhaite créer des souvenirs durables.

Vos diplômes en « Vin, culture, œnotourisme » et « Terroir et Dégustation », ainsi que vos travaux de recherche, vous donnent un regard analytique sur la région : en quoi la reconnaissance UNESCO des Climats de Bourgogne a-t-elle transformé, en bien ou en mal, les pratiques œnotouristiques sur la Côte-d’Or et au-delà ?

L'inscription des Climats de Bourgogne au patrimoine mondial de l'UNESCO a surtout confirmé ce que tout le monde savait déjà, c'était plutôt accomplir un fait. Sur le terrain, je ne crois pas que ce soit elle qui ait profondément changé l'œnotourisme, au moins pour les germanophones. Très peu de ces visiteurs viennent en Bourgogne parce que c'est un site UNESCO. Ils viennent parce qu'il connaissent les vins de nom, les paysages, les vignes, les domaines et tout ce qui fait la réputation de la région. Pour une clientèle germanophone, l'argument est d'ailleurs assez relatif : l'Allemagne avec le Mittelrheintal, ou la Suisse avec Lavaux, comptent eux aussi de grands vignobles inscrits à l'UNESCO. Des changements que je vois sont surtout économiques. Les prix des vins ont fortement augmenté, de nombreux domaines se concentrent davantage sur l'export ou sur une offre très haut de gamme, et certains ouvrent moins facilement leurs portes aux visiteurs individuels et leurs guides. Je comprends parfaitement cette évolution, mais je pense qu'il est important de ne pas oublier les amateurs curieux qui découvrent la Bourgogne aujourd'hui. Ils n'achètent peut-être pas les bouteilles les plus chères tout de suite, mais peut-être ils deviennent les visiteurs les plus fidèles et les meilleurs ambassadeurs de la région à long terme. C'est cet équilibre qui me paraît essentiel pour l'avenir de l'œnotourisme bourguignon.

En tant que guide-conférencière trilingue, vous accueillez des publics français, germanophones et anglophones : quelles différences percevez-vous dans leurs attentes et leurs imaginaires autour de la Bourgogne, et comment adaptez-vous vos visites pour maintenir un niveau d’exigence élevé tout en restant accessible à chacun ?

Être trilingue est un vrai atout, mais cela ne signifie pas que toutes les clientèles se ressemblent. Je travaille aujourd'hui essentiellement avec des visiteurs germanophones, car je connais leur culture, leurs références et leur manière d'aborder le vin. Pour les anglophones, il existe d'excellents collègues "native speakers" qui sont mieux placés que moi pour répondre à leurs attentes, et je trouve important que chacun puisse exercer là où il apporte le plus de valeur.
Au sein même de la clientèle germanophone, les profils sont très variés. J'accueille aussi bien des amateurs curieux que des professionnels du vin, des journalistes ou des importateurs. Les visiteurs suisses, par exemple, sont souvent très bien informés sur la réalité du vignoble et sur les enjeux actuels de la filière, mais ce n'est qu'une impression. Mon travail consiste donc à m'adapter à chaque groupe, mais c'est moins une question de nationalité. Je ne change pas le niveau d'exigence, mais le point d'entrée : avec certains, je vais davantage raconter une histoire ; avec d'autres, nous allons entrer dans des discussions techniques sur la viticulture, les Climats ou les choix des vignerons. Une bonne visite, c'est avant tout une visite où chacun repart avec le sentiment d'avoir vu et d'avoir appris quelque chose qui lui parle vraiment.

Vous êtes à la fois sur le terrain avec les visiteurs et en lien étroit avec les institutions (Chaire UNESCO, Académie, offices de tourisme) : quels sont aujourd’hui, selon vous, les défis majeurs pour préserver l’authenticité du vignoble et la qualité de l’expérience œnotouristique, face à la pression du tourisme de masse et à la hausse de la notoriété mondiale de la Bourgogne ?

On parle souvent de tourisme de masse en Bourgogne, mais nous n'en sommes pas là. La Bourgogne reste une destination où les visiteurs recherchent avant tout une expérience de qualité, même si certains sites très connus concentrent naturellement des flux importants. L'enjeu est d'encourager nos visiteurs à sortir des itinéraires les plus fréquentés. C'est précisément ce que je propose : découvrir le vignoble à pied, comme le nom de mon entreprise le propose. Autrement dit, prendre son temps plutôt que de traverser la Bourgogne à toute vitesse en cochant les cases d'une bucket list. Se promener à pied permet de ralentir, d'observer, de réfléchir, d'échanger… et finalement de mieux comprendre le territoire.
Ce qui fait et va faire la force de l'œnotourisme bourguignon, c'est sa diversité. Certains guides proposent des visites historiques, d'autres des expériences théâtralisées, gastronomiques ou techniques. Cette créativité est une véritable richesse. Elle reflète autant l'extraordinaire patrimoine de la Bourgogne que le professionnalisme des guides, qui offrent autant de portes d'entrée vers un même territoire. Et si, un jour, le tourisme de masse découvre vraiment la Bourgogne, ce ne sont certainement pas les guides qui lui barreront la route, mais en revanche, nous continuerons à inventer des expériences pour celles et ceux qui cherchent, au-delà de l'image de carte postale, la réalité vivante du vignoble et des femmes et des hommes qui le font vivre.

Si l’on se projette à dix ou quinze ans, comment imaginez-vous l’évolution de l’œnotourisme d’excellence en Bourgogne : quels nouveaux formats de visites, quels usages du numérique, mais aussi quelles exigences en matière de durabilité et de transmission culturelle voyez-vous émerger ou devoir émerger ?

Je pense que l'œnotourisme en Bourgogne et ailleurs doit d'abord s'adapter à une réalité très concrète : le changement climatique. Nous le constatons déjà. Les étés deviennent plus chauds, les visites en extérieur sont parfois difficiles, voire impossibles en période de canicule. À l'inverse, la saison commence de plus en plus tôt. Il y a quinze ans, le printemps était encore relativement calme ; aujourd'hui, nous accueillons déjà beaucoup de visiteurs, notamment des professionnels, dès le début de la saison fin février. L'été, en particulier pendant les vacances scolaires, devient davantage une période plus calme. L'évolution dépendra aussi de la filière viticole elle-même. Les domaines redécouvriront peut-être l'importance de la clientèle européenne de proximité, fidèle et désireuse de revenir régulièrement.
Quant au numérique, je le vois comme un outil, pas comme une finalité. Les applications, les audioguides ou les contenus en ligne sont utiles et répondent à certains besoins. Pourtant, dans mon expérience, les visiteurs passent déjà une grande partie de leur quotidien devant un écran et vacances, ils recherchent autre chose : une rencontre, une conversation, un échange. Un outil numérique peut transmettre des informations. Il ne répondra jamais vraiment à une question imprévue, ne partagera pas l'enthousiasme ou le soucis d'un vigneron... et surtout, il ne rira pas avec vous.

Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à un lecteur qui rêve de découvrir la Bourgogne autrement – ou même à un jeune professionnel qui souhaiterait se lancer dans l’œnotourisme – pour qu’il contribue, à son niveau, à faire vivre et perdurer cette exigence d’excellence que vous défendez ?

Aux lecteurs, je dirais avant tout : prenez votre temps. La Bourgogne ne se découvre pas en une journée. Elle se dévoile peu à peu, au fil des rencontres, des paysages et des dégustations et ce temps que l'on lui consacre est largement récompensé. Je les inviterais aussi à sortir des sentiers battus. Les villages moins connus, les appellations régionales ou les petits domaines réservent souvent de magnifiques surprises. Un guide-conférencier peut justement aider à dénicher ces pépites. Enfin, je les encouragerais à garder un regard curieux et critique. La Bourgogne possède une histoire fascinante… mais, comme dans beaucoup de régions viticoles, certains récits ont parfois été un peu embellis au fil du temps pour mieux vendre son vin. Mais ça, c'est une autre histoire.
À un jeune professionnel qui souhaite se lancer dans l'œnotourisme, je donnerais un conseil très simple : investissez d'abord dans une formation solide. Les diplômes que vous avez évoqués ont été essentiels dans mon parcours, car ils m'ont donné les bases indispensables pour exercer ce métier avec crédibilité. Ensuite, allez sur le terrain. Créez des liens de confiance avec les vignerons et les autres acteurs de la filière, intéressez-vous à leur quotidien, écoutez-les. C'est là que l'on apprend le plus. Et si je peux me permettre un dernier conseil très concret : apprenez l'allemand ! La Bourgogne accueille de nombreux visiteurs germanophones, et nous manquons aujourd'hui de guides capables de les accompagner avec une vraie connaissance de leur langue et de leur culture.

Pour en savoir plus : https://www.knoth-bourgogne.fr