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Interview de Coline Ruiz Darasse de Ausonius UMR 5607 Univ. Bordeaux Montaigne : La recherche archéologique et historique à l’ère du numérique

Pour commencer, pouvez-vous vous présenter brièvement et expliquer en quoi votre double spécialisation en épigraphie pré-romaine (ibérique et gauloise) et en humanités numériques structure concrètement votre travail de chercheuse au sein d’Ausonius et du projet ANR RIIG ?J'ai été recrutée...

17 juillet 2026 8 min de lecture
Interview de Coline Ruiz Darasse de Ausonius UMR 5607 Univ. Bordeaux Montaigne : La recherche archéologique et historique à l’ère du numérique

Pour commencer, pouvez-vous vous présenter brièvement et expliquer en quoi votre double spécialisation en épigraphie pré-romaine (ibérique et gauloise) et en humanités numériques structure concrètement votre travail de chercheuse au sein d’Ausonius et du projet ANR RIIG ?

J'ai été recrutée comme chercheuse au CNRS en 2014, après une formation en philologie et archéologie à Toulouse et un doctorat en Sciences de l'Antiquité obtenu à l'École Pratique des Hautes Études à Paris en 2011. Mon parcours m'avait également conduit en Espagne à la Casa de Velázquez pendant 2 ans. Dans mon travail, je traite de dossiers variés sur les contacts et les échanges linguistiques et culturels entre la péninsule Ibérique et la Gaule au cours de la Protohistoire récente. Depuis 2020, je me suis intéressée au corpus des inscriptions en langue gauloise et la présence d'un service des Humanités numériques à Ausonius m'a accompagnée pour me former à une nouvelle manière de faire de l'épigraphie, en incluant un encodage numérique. Cette méthode permet de mieux comprendre les données mais aussi de faciliter leur accès et leur consultation, donc à terme leur étude en rendant plus aisées les comparaisons à faire entre les différents dossiers.

Vous travaillez sur des langues d’attestation fragmentaire et des inscriptions souvent très lacunaires : en quoi les outils numériques (TEI-XML, EpiDoc, bases de données, photogrammétrie) changent-ils la manière même de « faire parler » ces textes, par rapport aux méthodes philologiques et épigraphiques plus classiques ?

Le projet ANR RIIG qui a débuté en 2020 (https://riig.huma-num.fr/) est une formidable occasion de renouveler nos connaissances à la fois sur l'épigraphie en langue gauloise mais aussi sur la Méditerranée occidentale avant la domination romaine. En effet, en informatisant une langue dite d'attestation fragmentaire, c'est-à-dire en devant identifier et baliser des données complexes, on est conduit à réfléchir autrement sur la structure d'une langue et sur les données matérielles de la société qui l'a pratiquée. Par ailleurs, une base de données est toujours associée à une problématique. Dans le cas du RIIG, l'idée est de pouvoir disposer au même endroit de toutes les informations connues pour mieux comprendre et connaître l'utilisation de l'écriture chez les populations celtiques continentales, notamment en Gaule transalpine. Le traitement des données en TEI-XML EpiDoc permet de même sur le même plan l'épigraphie en langue gauloise et celle en langue latine par exemple (pour les Inscriptions Latines d'Aquitaine). Ces outils numériques, en systématisant de manière rigoureuse l'encodage, rendent plus visibles les spécificités d'un corpus. Quant à l'utilisation de la photogrammétrie, elle permet de renouveler l'iconographie des inscriptions connues, en gardant une trace numérique des supports et en disposant d'une bien plus grande précision pour la lecture des textes.

Dans le cadre du projet RIIG, qui porte sur les échanges graphiques dans l’Occident pré-romain, pouvez-vous décrire un cas concret où l’analyse numérique (corpus balisé, cartographie, modélisation) a permis de revoir une interprétation établie ou de faire émerger une hypothèse nouvelle sur les contacts Celtes/Ibères entre le Ve et le Ier siècle av. J.-C. ?

Le projet RIIG (https://riig.huma-num.fr/) ne porte pas sur les contacts Celtes/Ibères à proprement parler, mais il s'inscrivait dans un projet financé par l'ANR entre 2020 et 2025 traitant de l'utilisation de l'écriture sur pierre dans la société celtique puis gallo-romaine. Notre travail a permis de mieux comprendre les conditions probables d'émergence du fait graphique chez les populations gauloises. En comparant plusieurs contextes où l'écriture (en alphabet grec ou en alphabet latin) a été utilisée par les Celtes pour noter leur langue, il est possible de penser que les élites ont choisi de passer à l'écrit avant tout dans un cadre cultuel et religieux .

Les humanités numériques supposent des choix de modélisation (schémas TEI, ontologies, structuration des données) qui peuvent orienter la lecture des inscriptions : comment négociez-vous ce délicat équilibre entre normalisation informatique et respect de la singularité matérielle, linguistique et contextuelle de chaque document ?

Nous avons beaucoup discuté et continuons de le faire régulièrement avec les collègues spécialistes des Humanités numériques de mon laboratoire pour affiner l'encodage en EpiDoc et le rendre le plus adéquat à chaque inscription. Ce qui était nouveau avec les inscriptions en langue gauloise (par comparaison avec les inscriptions latines ou grecques), c'est l'incertitude qui demeurait sur certains faits de langues (nature du mot, valeur sémantique, morphologie ou syntaxe etc.). Il y a eu donc l'intégration de paramètres de certitude (faible, moyenne, haute) pour plusieurs éléments contenus dans la base de données. Par ailleurs, nous avons choisi de laisser plusieurs lectures possible d'une même inscription affichées, tant qu'une hypothèse ne prévaut pas définitivement. On dispose ainsi pour chaque lecture d'inscription, dans chaque fiche, d'une sorte d'histoire de la recherche et d'un état de l'art.

Vous avez l’expérience du terrain de fouille et du travail de laboratoire : concrètement, comment le numérique transforme-t-il les pratiques de la chaîne opératoire, depuis la découverte (relevés 3D, photogrammétrie) jusqu’à la diffusion des résultats (corpus en ligne, open data), et quelles résistances ou malentendus rencontrez-vous encore chez les archéologues et historiens ?

Le numérique est présent à toutes les étapes. Les prises de vues sont renouvelées par le biais des traitements photogrammétriques ou en RTI pour lesquels il faut se former mais aussi et surtout se maintenir à jour. Le traitement par la suite des clichés obtenus et l'intégration des données en EpiDoc ou même la spatialisation des données via des SIG sont autant de nouvelles pratiques qu'il faut acquérir. C'est une nouvelle façon de faire de la recherche, qui s'inscrit également dans une logique de la science ouverte et du travail collaboratif. L'avantage de travailler sur des langues et des écritures qui sont encore mal déchiffrées ou méconnues, c'est qu'on doit nécessairement tirer partie de toutes les informations proposées par les autres collègues donc être en interaction permanente avec les archéologues, les historiens, les linguistes, les spécialistes d'Humanités numériques etc. La résistance ou les malentendus n'existent que si les protocoles ou les problématiques sont mal adaptés. Sinon, en règle générale, l'enjeu est commun à tous : on souhaite en priorité mieux comprendre les documents donc tout est mis en oeuvre pour atteindre cet objectif.

Si l’on se projette à dix ou quinze ans, quelles innovations (IA, reconnaissance automatique d’écriture, analyses multispectrales, interopérabilité accrue des corpus, etc.) vous semblent les plus susceptibles de bouleverser l’étude des inscriptions paléohispaniques et gauloises, et plus largement la recherche archéologique et historique à l’ère du numérique ?

Je pense que le gros travail à mener ces prochaines années porte en effet sur l'interopérabilité des corpus et la mise en place de projets qui précisent nos connaissances pour mieux comprendre les textes et les contextes des langues paléohispaniques et celtiques continentales. Actuellement, l'utilisation de l'IA ne me semble pas utile dans la mesure où avant d'entraîner une machine ou un algorithme pour croiser la documentation, il faut d'abord asseoir nos propres connaissances et préparer les données de manière propre et raisonnée. Dire ce qu'on sait à un humain et à plus forte raison à une machine, c'est un gros travail de définition et d'identification (des termes, des syntagmes, des structures de la langue etc.). Pour l'instant, ce qui compte, c'est un travail de "ground truth" à faire : améliorer nos moyens de comparaisons, garantir la fiabilité des données, étayer nos connaissances et surtout les transmettre en toute transparence et avec des moyens pérennes.

Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à une jeune chercheuse ou à un jeune chercheur qui souhaite travailler sur des corpus épigraphiques anciens en intégrant pleinement les outils numériques, sans perdre de vue les exigences de rigueur philologique et d’ancrage archéologique ?

Je pense qu'il faut se lancer sur des textes simples d'abord et surtout ne pas rester seul dans son coin. Nous avons la chance actuellement d'avoir une communauté de recherche qui fait en sorte d'être le plus possible dans le partage et dans la construction active d'outils collaboratifs. Il ne faut pas hésiter à prendre contact avec ces différents collègues et ces différents groupes de travail, tout en gardant à l'esprit que ce sont des domaines exigeants et complexes, où il faut tolérer à la fois le doute permanent, l'erreur et la critique pour mieux avancer dans la compréhension de ces données encore fragiles et fragmentaires.

Pour en savoir plus : https://ruizdarasse.wordpress.com